Une étude publiée le 24 août par la Chaire de recherche sur la démocratie, le vivre-ensemble et les valeurs communes au Québec, portée par l’UQTR et l’Université McGill, évalue à 16% la proportion de Québécois et de Québécoises qui affirment avoir une confiance élevée envers les partis politiques et les politiciens et politiciennes. Menée en juin auprès de 1 500 répondant-es, l’enquête place les partis et les hommes et les femmes politiques parmi les institutions les moins bien notées, derrière les Municipalités à 38% et les médias traditionnels à 42%. Seuls les géants technologiques font moins bien, à 14%.
On explique généralement un chiffre pareil par les promesses non tenues. L’explication semble aller de soi. Elle résiste pourtant assez mal à la vérification. Le Polimètre, un outil produit par le Centre d’analyse des politiques publiques de l’Université Laval, suit les engagements des gouvernements québécois et canadiens et les classe. Depuis 1994, les gouvernements du Québec ont réalisé ou partiellement réalisé en moyenne 62% de leurs promesses au terme de leur mandat. D’un gouvernement à l’autre, le bilan a varié de 47% à 81 %.
Le portrait international va dans le même sens. Une étude comparative publiée en 2017 dans l’American Journal of Political Science par Robert Thomson, Terry Royed, Elin Naurin et François Pétry, parmi d’autres, a examiné plus de 20 000 promesses faites au cours de 57 campagnes dans 12 pays. Une nette majorité des engagements pris par les partis qui accèdent ensuite au pouvoir ont été tenus, au moins en partie. Le Canada figure parmi les pays où le taux est le plus élevé.
Il y a donc un écart entre ce que les gouvernements font et ce qu’on croit qu’ils font. Cet écart mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il ne se comble pas avec de meilleures promesses.
Une impression qu’on retrouve partout
Premier indice, l’impression n’est pas d’ici. Dans le cadre d’une enquête du Programme international d’enquêtes sociales, qui est le fruit de la collaboration de chercheur-es de plusieurs pays, menée en 2006, on a posé la même question dans 33 pays. Dans 31 d’entre eux, plus de la moitié des répondants et répondantes se disaient en désaccord avec l’idée que les politiciens tiennent leurs promesses. Au Canada, cette proportion atteignait 44%.
Un sentiment qui se répand autant ne s’explique généralement pas par le comportement d’un gouvernement en particulier. Il faut plutôt regarder ce qui, partout, le fabrique. Trois mécanismes y contribuent, et chacun est parfaitement légitime.
Trois mécanismes légitimes
Le premier est l’opposition. Son travail consiste à relever ce qui manque, ce qui tarde, ce qui dérape. Une opposition qui féliciterait le gouvernement chaque fois qu’un engagement se réalise ne ferait tout simplement pas son travail. Ce n’est donc pas de la mauvaise foi, c’est une fonction. Pour chaque mesure livrée, il existe en permanence une voix officielle, financée par l’État, dont le rôle est de dire ce qui cloche.
Le deuxième tient à la nature même de la nouvelle. Une promesse tenue n’est pas un événement. Personne ne convoque la presse pour annoncer qu’un dossier avance comme prévu. Ce qui devient une nouvelle, c’est le retard, le dépassement de coûts, la volte-face. Le flux d’informations politiques penche donc du côté du problème, sans que personne n’ait décidé qu’il en soit ainsi.
Le sondage la Chaire de recherche de l’UQTR et de McGill contient d’ailleurs un détail qui donne à réfléchir. Les médias traditionnels, qui véhiculent cette critique, recueillent 42% de confiance, soit plus de deux fois et demie le score de ce dont ils parlent.
Le troisième mécanisme, c’est nous. En 2019, Stuart Soroka, Patrick Fournier et Lilach Nir ont publié dans les Proceedings of the National Academy of Sciences les résultats d’une expérience menée dans 17 pays auprès de 1 156 personnes. Pendant qu’elles regardaient des bulletins de nouvelles, les trois chercheur-es mesuraient la conductance de leur peau et la variabilité de leur rythme cardiaque. L’activation était plus forte devant une nouvelle négative que devant une nouvelle positive. Le Canada faisait partie de l’étude, avec deux échantillons distincts, l’un anglophone et l’autre francophone.
Ces trois mécanismes se renforcent. L’opposition produit de la critique, les médias la retiennent parce qu’elle capte l’attention, et elle capte l’attention parce que nous sommes ainsi fait-es. Au bout de la chaîne, l’image du pouvoir est plus sombre que son bilan, sans que personne n’ait menti.
Les auteur-es de l’expérience de 2019 n’ont d’ailleurs pas fini de comprendre cet écart. Dans le chapitre où il en est question, ils-elles avancent une hypothèse qui n’a pas encore été testée. Quand les citoyens et citoyennes jugent si les promesses ont été tenues, peut-être qu’ils-elles incluent sans s’en rendre compte celles des partis d’opposition, qui n’ont jamais eu la possibilité de les réaliser.
Trois questions
Comme pour les slogans, il existe des réflexes simples. Devant une nouvelle politique, trois questions aident à voir ce qu’on est en train de lire.
Est-ce un événement, ou l’absence d’un événement? Une manchette qui commence par «le gouvernement n’a toujours pas» raconte quelque chose qui ne s’est pas produit.
Qui parle, et quel est son rôle? Une critique formulée par l’opposition est une critique attendue. Elle n’est pas fausse pour autant, mais elle n’est pas non plus une information neuve.
Et enfin, ce qu’on ressent en lisant est-il proportionné à ce qui est réellement dit? Cette question est la plus inconfortable, parce qu’elle ne porte plus sur les hommes et les femmes politiques.
Le prix à payer
On pourrait penser que les médias exagèrent, ou que l’opposition assombrit le tableau. Ce serait conclure trop vite. Un système qui ne relaterait que les réussites serait pire encore. On ne surveille pas un gouvernement en dressant la liste de ses bons coups. C’est justement l’attention qu’on porte aux ratés qui rend cette surveillance possible.
À l’inverse, on pourrait croire que les élu-es sont meilleur-es qu’on le dit. Ce serait une erreur symétrique. Un gouvernement peut améliorer son bilan de promesses en promettant peu, et en ne promettant que des choses faciles à vérifier. Les chercheur-es du Polimètre, qui ont évalué une à une les 140 promesses de la plateforme conservatrice de 2011, le reconnaissent. La performance du gouvernement Harper a tenu en partie sa prudence, car il avait évité de promettre ce qu’il ne pouvait pas réaliser. Or, respecter ses promesses n’est pas synonyme de bien gouverner.
Il demeure donc une impression tenace, produite par trois mécanismes qui agissent chacun de leur côté. On peut la juger injuste. On peut aussi considérer qu’elle est le prix d’un système où quelqu’un, en permanence, a pour mandat de pointer ce qui ne va pas. Et ce prix est peut-être le bon.

















